Sourcer sans outils ou l'éloge de la frugalité
Article publié originellement sur le blog Sourceurs ? Non Peut-être ! de Nicolas Darcis.

Il était une fois, le voyage…
J’adore le voyage et plus que tout l’itinérance qu’il procure. Je l’ai découverte à 13 ans lors d’une traversée de la France par les petites routes… Cap Sud-Sud/Est, direction la Provence via le Jura, la Suisse, les Alpes, l’Italie, Menton et enfin la Provence… 8 jours à errer de villes en villages au gré des routes de campagne visitant clochers, parcs, curiosités… 30 ans plus tard, cette itinérance me hante toujours ; l’ivresse de la liberté, ces cagettes de fruits achetées sur le bord de la route, ces marchés pittoresques, ces bivouacs improvisés, bien loin du confort, l’aventure d’un quotidien réinventé. Depuis lors, elles furent nombreuses ces errances, et toujours, cette même excitation, ce même plaisir : en scooter, à pieds, en vélo, en courant, en voiture… qu’importe le moyen de transport, ce qui compte, l’évasion…
Chaque année, c’est à peu près la même chose… au rituel du choix de la destination, vient ensuite la préparation du voyage… la logistique, le matériel — j’adore ! Des heures passées à recenser, étudier, comparer : duvets, tentes, l’apport calorique de tel ou tel plat lyophilisé… quel kif ! Chacun s’occupe comme il peut…
J’y trouve aussi un terrain d’expression de mes talents de sourceur : sourcer le bon matériel, trouver le bon blog, un voyage avant le voyage en somme !
Où il est question de course à l’équipement
Ce que j’ai appris dans ces itinérances ? On en emmène toujours trop, du moins, au début. On se sur-équipe.
Mon premier sac à dos pesait 30 kg pour 6 jours de randonnée. Quelques années plus tard, mon paquetage au Marathon des Sables en pesait 9 — nourriture comprise — pour la même durée !
Le rapport avec le sourcing ? J’y viens !
Connecté à de nombreux Slacks, Discords, groupes Facebook, j’observe chaque jour cette même question :
« Je rame sur mon sourcing de Sales/data/développeurs… Auriez-vous un outil ou une plateforme à me recommander ? »
Ah l’outil ultime ! La plateforme magique et salvatrice !
Y a personne qui aurait un marteau qui enfonce les clous droit dans les angles droits inclinés ?
Heureusement, il existe des listes diffusées sous le manteau — ou pas du reste — faisant la recension du “must have” de tout bon sourceur. Certains en ont même fait une marque de fabrique.
Dean Da Costa, The Search Authority, publie quasiment hebdomadairement une vidéo sur un outil. Sa liste est vertigineuse. Longtemps ce fut mon péché mignon : j’adore la nouveauté, le waouh effect, j’installe, je teste, quel régal.
Pourtant, tout comme en trekking, ces plugins ont un coût. À la longue, cette suite sans fin de plugins finit par ralentir ma machine — la transformant en sèche-cheveux ou hélicoptère. Par ailleurs, certains plugins, mal débogués, peuvent générer des incompatibilités entre outils voire avec certains sites. Je ne peux, par exemple, plus utiliser mon navigateur Chrome pour me connecter à mes comptes bancaires — je dois les consulter avec un autre navigateur « vierge ».
À chaque plugin son utilité, me dit-on — c’est comme les mousquetons, les pitons, les duvets… il en existe une multitude. En fait, pour chaque situation il existe un outil, tout comme en maçonnerie il existe une multitude de truelles ou de couteaux en cuisine. Face à une situation donnée, je peux effectivement m’interroger sur l’outil à utiliser.
Mais comment le savoir si la situation est inédite ? Me voilà alors lancé dans la quête de l’outil ad hoc destiné à résoudre mon problème. Sans lui, je suis perdu.
C’est le syndrome de la paire de baskets qui court vite.
Ce ne sont pas ses Pumas qui ont fait d’Usain Bolt un grand champion. Tout comme ce n’est pas LinkedIn qui fait un bon sourceur. L’outil apporte du confort, de l’aide — guère plus.
Ce n’est pas l’outil qui fait l’ouvrier.
Si je reviens à l’équipement, je vois plusieurs limites à la profusion d’outils : la performance de ma machine, j’en ai déjà parlé ; la seconde, plus insidieuse — la perte de ma propre performance, liée à la profusion d’outils. Tel un enfant dans une boutique de bonbons, je ne sais lequel choisir.
Qui veut voyager loin ménage sa monture
Si je veux ménager ma monture et mon dos, je vais devoir partir léger et donc faire des choix. Renoncer aux gadgets pour me concentrer sur l’essentiel.
Il en est du sourcing comme du voyage : plutôt que de me concentrer sur le superflu et les gadgets, concentrons-nous sur l’essentiel — la finalité : recruter, ou du moins structurer un vivier pour recruter.
Au fil des voyages, nous avons appris à nos fils à ne prendre que l’essentiel. Cet essentiel varie bien entendu en fonction des destinations. Néanmoins, ce qui ne varie pas, c’est que chacun dispose d’une pochette de 20 litres. Nous sommes cinq, et les répartissons dans deux sacs de 90 litres que nous complétons par le petit matériel de bivouac si nécessaire et un peu d’électronique. Les sacs ne font pas plus de 14 kg chacun — moyennant quoi, ils restent légers et faciles à transporter. La contrepartie : chaque élément est soigneusement choisi et réfléchi.
Il en est de même pour le sourcing. Avant de penser outil, pensons à ce que nous souhaitons réaliser. Pensons aux tâches à effectuer, et à partir de là construisons une méthode de résolution de problèmes.
Time is money
Je suis parfois effrayé par les budgets consacrés aux outils versus le budget consacré aux équipes. Je ne parle pas de rémunération, mais des moyens que l’on se donne pour réaliser une tâche : le temps.
- Ce temps permettant une réflexion méthodique et la mise en place de stratégies efficientes
- Ce temps permettant de se former et se développer en dehors des outils
Lorsque j’ai lancé Anara, je me suis imposé pour chaque opération de sourcing que je menais régulièrement d’identifier deux voire trois façons de les réaliser différemment, avec un set-up d’outils différents. L’objectif : ne pas être en dépendance d’un unique outil ou d’une unique méthode, et envisager une action sous plusieurs angles. Cela me permet aussi de définir des processus reprogrammables à volonté en fonction de mes besoins.
Less is more
À l’issue de cette approche, mon goto quotidien, ma « stack sourcing », devient assez frugale : un scraper, un bulk-opener et un tableur.
En revanche, je connais parfaitement mes outils, j’en connais les avantages et les limites. Mais une fois encore, la maîtrise de l’outil est une condition nécessaire mais pas suffisante pour sourcer ou recruter. Ce qui me permet de sourcer, c’est un processus global d’identification des enjeux et la mise en œuvre d’une approche méthodique pour y répondre.
Maîtriser le dernier outil de growth à la mode ne vous rendra pas plus efficace si vous n’avez pas soigneusement calé vos objectifs.
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme
Si cette phrase de Rabelais illustre que sans conscience humaniste, la science mène l’homme à sa perte — elle parle aussi de la nécessaire appropriation de la science comme levier de progrès. Autrement dit : je progresse si je m’approprie les concepts, je régresse quand je ne fais qu’appliquer machinalement.
Les outils nous augmentent. En décuplant nos forces, ils décuplent aussi nos erreurs.
Mon approche est avant tout pilotée par la tâche à traiter. Je réfléchis ensuite aux outils utiles pour y répondre. Je décompose chaque tâche en de multiples étapes, puis je réfléchis à comment réaliser chacune d’elles.
Un exemple concret : sourcer des développeurs appétents à l’innovation
Si je recherche des développeurs seniors appétents à l’innovation sur une technologie donnée (Ruby, NodeJS ou Laravel — la technologie importe peu), je pourrais me lancer à corps perdu dans LinkedIn. Je trouverai du monde où figure la technologie, sans aucun doute.
Mais quid de l’appétence à l’innovation ?
Je pourrais m’intéresser à ceux qui revendiquent être speakers à telle ou telle conférence — un indice intéressant, mais les résultats risquent d’être maigres. Une autre solution : s’intéresser directement aux conférences et conférenciers, ou encore aux Meetup, voire à Twitter.
Pour chacune de ces situations, j’adopterai une stratégie différente.
Conférences & Conférenciers : récupérer les noms des speakers, puis enrichir — LinkedIn peut alors être d’une grande aide.
Meetup : je pourrais récupérer la totalité du groupe. Toutefois, sur NodeJS j’ai plus de 5 000 personnes — l’enrichissement serait long et fastidieux. De plus, la facilité d’inscription aux groupes rend ce marqueur trop faible.
Je me concentrerai plutôt sur ceux qui fréquentent les meetups — ceux qui font l’effort de s’y rendre. C’est un marqueur d’implication bien plus pertinent. Je m’intéresserai alors à l’occurrence de fréquentation : plus la personne vient, plus elle est impliquée dans la communauté.
Twitter : j’isole les leaders d’opinion sur une technologie, puis récupère leurs followers. Je l’ai mené récemment sur Java — 40 leaders d’opinion, récupération de leurs followers, puis filtrage par géographie et biographie, enrichissement via GitHub pour retrouver l’email, puis profil LinkedIn. Quel intérêt si c’est pour finir sur LinkedIn ? L’assurance d’avoir des prospects appétents à la veille et donc à l’innovation.
Le process Meetup en détail
Une fois la logique posée, voici comment je décompose les étapes :
- Je récupère les attendees de chaque événement
- Je nettoie la donnée en ne gardant que les personnes avec prénom et nom
- Je fais un comptage d’occurrence
- Je regarde ceux strictement supérieurs à 1 et détermine un seuil de fréquentation
- J’enrichis via recherche LinkedIn (prénom + nom)
Puis, outil par outil :
- Scraper : InstantDataScraper fait très bien l’affaire ; Webscraper ou OutwitHub permettent d’automatiser complètement mais demandent une montée en compétence plus importante
- Nettoyage : import dans un tableur, quelques filtres simples
- Comptage d’occurrence : tableau croisé dynamique
- Enrichissement LinkedIn : concatenation de
https://www.linkedin.com/search/results/people/?keywords=avec prénom et nom — ou PhantomBuster (je préfère la première solution) - Vérification : bulk opener, 20 URL à la fois
Ce process est reproductible pour chaque plateforme.
En définitive
L’outil est peu de choses. Il nous augmente et nous permet de nous affranchir de tâches fastidieuses et sans valeur ajoutée. Ni plus, ni moins.
N’espérez pas trouver l’outil qui sourcera à votre place — il n’existe tout simplement pas. Sourcer, c’est convaincre. Et ça, pour le moment, aucune machine, IA ou gadget n’est en mesure de le faire à votre place.
Votre sourcing est à la peine ? Interrogez-vous sur vos arguments plutôt que sur vos outils.
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